Les mots. Ceux qui guérissent et qui renferment les plaies intimes. Ceux à qui l'éciture, dans son silence, ne peut donner vie si ce n'est en faisant appel à la pleine sonorité des voix.
Les maux. Ceux d'une Amérique embourbée dans son déni de la culture. Ceux qui hantent et angoissent les personnes les plus sensibles, des plus fameuses aux plus modestes.
Le cinéma de Joseph L. Mankiewicz :
Chef-d'oeuvre :
The Barefoot Contessa / La comtesse aux pieds nus (USA, 1954) :
Homme aussi éclairé quil est cynique, Joseph L. Mankiewicz réalise dans The Barefoot Contessa le portrait dramatique dHollywood. Eclatée, la narration se partage entre trois hommes, trois caractères dont les différences donnent une image complémentaire et additionnée de Maria Vargas, star élue par le cinéma américain après sa découverte en Espagne et un succès au cinéma. Entre les flash-back qui relatent la rencontre de cette belle femme innocente avec le milieu du cinéma, son enterrement a lieu. Le décor et la position des personnages dans cet enterrement sont la clé dentrée du charme de luvre. La tombe de la défunte est ornée de sa statue sculptée dans un blanc nacré, témoin de sa candeur. Le corps molesté par une mère violente, par le cinéma qui en a fait un objet du désir, et par une mort affreuse, la statue de Maria Vargas surplombe les hommes présents à lenterrement comme pour les dominer enfin et éternellement. La narration, empruntée par Joseph L. Mankiewicz à son propre frère, Hermann, pour son scénario de Citzien Kane, opère sur limage de Maria un changement de focale, une multiplicité de point de vue. Pour chaque point de vue, le monde est perçu différemment. Dans cette fluctuation des percepts, Maria Vargas demeure immuable, imperturbablement douce et naïve. Le monde du cinéma, par lequel tout commence, mène lactrice sincère à une mort inéluctable. Hollywood, que maudissait Mankiewicz, est la machine de la corruption. Harry Dawes, réalisateur ami de Maria Vargas interprété avec élégance par Humphrey Bogart, raconte à son producteur lhistoire de Faust. Le cinéma est le diable là où lamour véritable se fait dieu. Cest dans le refus violent du diable pour le dieu que Maria Vargas, dans son élan innocent trouvera la mort. Le mélodrame efficace de Mankiewicz, pertinemment porté par une triple narration, est accompagné dune musique de Mario Nascimbene et dont les accords subtils sont aussi émouvants que la blanche sculpture.
A voir absolument :
Suddenly, last summer / Soudain, l'été dernier (USA, 1959) :
Joseph L. Mankiewicz est de ces rares cinéastes à avoir expérimenté tous les genres, à sêtre plié à différents codes, tout en conservant une même idée du cinéma. Entre le mélodrame de The barefoot comtessa et lépopée de Cleopatra, Mankiewicz réalise un singulier objet aux apparences horrifiques avec Suddenly, Last Summer. Comptant au générique Elizabeth Taylor, Montgomery Clift et Katharine Hepburn, luvre laisse présager un film comme évidemment classique. Or des films du cinéaste, Suddenly, Last Summer est peut-être le plus surprenant. Létrangeté à laquelle les décors participent, sa folie ambiante qui simprègne jusque dans linterprétation des acteurs (cf. Montgomery Clift) fait du film une uvre intimement baroque. Lintrigue est celle dune jeune et belle femme (Taylor) considérée comme folle par sa tante (Hepburn). Un médecin doué (Clift) est chargé par la tante deffectuer sur la jeune femme une lobotomie. Lopération naura pas lieu, le médecin préférant à cette méthode médicale radicale un processus psychologique épulotique. Encore une fois chez Mankiewicz, comme dans People will talk, la parole est une vertu curative. Celui qui parle vrai est sain chez Mankiewicz, au même titre que son cinéma de la parole dévoile en finesse les maux dHollywood. Détonnant dans ce film, ce nest point cette seule propriété du discours mais bien lhorreur quil révèle. Les cris de Taylor sont les alarmes glaçantes qui tétanisent le spectateur. Cette tétanie renvoie directement à son époque. Le film date de la fin des années 50, années durant lesquelles le cinéma se voit bouleversé par un fait avéré au monde : les camps de concentration. Le traumatisme de Taylor ne semble être autre que celui du monde. Mankiewicz, en homme intelligent et en cinéaste doué, trouve dans le classique de son film le moyen de rendre compte du mal de son époque. Le génocide nest pas explicite, cest ainsi que le film demeurera très certainement efficace longtemps.
Sleuth / Le Limier (USA, 1970) :
Ultime film de Joseph L. Mankiewicz qui avait laissé le public avec deux de ses plus mauvais films : There was a crooked man (1970) et The Honey Pot (1967), Sleuth savère favorablement lun de ses meilleurs. Sil est lun des zénith de lart de Mankiewicz cest bien davantage que pour sa très intelligente trame narrative. Les retournements de situation audacieux, bien mieux agencé que dans The Honey Pot, sentassent et saccumulent jusquau crime cynique, note la plus acéré de tout le cinéma de Mankiewicz. Dans cette chute mortifère jusquau bas fonds de la fausse noblesse, le film dévoile une certaine accointance qui relie Mankiewicz à Kubrick. Il suffit notamment de voir le labyrinthe liminaire où se cache Laurence Olivier pour comprendre doù Kubrick tient cette invention finale dans The Shining (USA, 1980). Summum de laudace mankiewiczienne, le film-clôture de luvre du cinéaste connote curieusement une très grande ouverture, tant que sen est prophétique. Les tâches dombre de cette prophétie «apocalyptique» sont les automates qui jonchent le décor du film. Les yeux rivés sur les jeux perfides du film, le rire bruyant et résonnant qui répandent sur lintrigue une étrange présence font de luvre non plus un objet de regard mais un objet-regard. Le film nous observe bien davantage que nous lobservons. Le film se rit de notre complaisance à jouir des jeux pervers. Léclat aveuglant de la réalité est déjà puissant, Mankiewicz le pressant. En général, cest la télévision que met à mal le cinéaste en adaptant fort bien la pièce britannique dAnthony Shaffer. La furtivité avec laquelle les automates sinsèrent entre deux dialogues nous rappelle à la présence de limage. Limage nest pas un objet de contemplation, elle est aussi dynamique que notre pensée. Pour le coup, nous sommes ceux qui sont regardés, nous sommes les objets, dautant plus que la narration nous sublime. Un tel rapport nexistait plus depuis Ozu.
The ghost and Mrs Muir / L'aventure de Mme. Muir (USA, 1947) :
No way out / La Porte s'ouvre (USA, 1950) :

